Aide européenne : pourquoi et comment ?


Auteur : Jean-Michel Severino

Date : 17 décembre 2008


Mes collègues achèvent les tous derniers préparatifs pour une séance de brainstorming de deux jours sur le futur de l'aide européenne. C'est une bonne occasion d'entamer ici une discussion avec ses participants (et vous tous: comme toujours, les commentaires de chacun sont les bienvenus !) pour réfléchir à la façon dont les Européens envisagent leur politique de développement : à quoi sert-elle ? Comment s'assurer de sa cohérence ? Voici quelques premières idées: l'Union Européenne est un géant de l'aide au développement. En 2007 son aide - Etats membres et communauté confondus - a représenté 46 milliards d'euros, soit 93 euros par citoyen par an. A titre de comparaison, ce montant s'élève respectivement à 53 et 44 euros pour un citoyen américain et japonais.

 

Mais à l'heure où les opinions publiques européennes s'inquiètent pour leur pouvoir d'achat, certains s'interrogent sur l'utilité de cette solidarité à l'égard de pays ou de continents tiers. Le Commissaire européen Louis Michel a récemment partagé ses craintes dans les colonnes de ce blog : les tentations d'un repli de l'Europe sur elle-même ne manquent pas.

 

Pourtant l'Europe a de bonnes raisons de considérer avec fierté son action en faveur du développement. L'aide publique au développement (APD) répond avant tout à une exigence humaniste : aider les plus démunis relève d'un impératif éthique de justice et de solidarité. Les différentiels de richesse au niveau mondial ne cessent de s'accroître, un 'choc des extrêmes' rendu chaque jour plus intolérable du fait de notre perception grandissante des inégalités mondiales. A l'heure où les images nous parviennent de manière instantanée, nous sommes tous témoins de cette 'fracture sociale globale'.

 

Ces inégalités s'avèrent sources de tensions, comme en attestent les violentes émeutes de la faim l'hiver dernier. En plus de traduire un impératif humaniste, l'aide constitue donc une réponse de la communauté internationale à la montée des risques liés à la mondialisation et à la perception collective d'insécurité. La notion de 'voisinage' se voit ainsi redéfinie. La mise à niveau des économies qui nous sont proches est la garantie d'une plus grande sécurité, mais également d'une plus grande stabilité économique. La construction européenne fournit justement l'exemple pertinent d'un espace où l'intégration économique s'est accompagnée de la création de mécanismes de solidarité entre voisins. Tout comme elle a eu intérêt, hier, à tirer la croissance de ses régions les plus faibles, l'Europe a aujourd'hui intérêt à ce que les économies méditerranéennes et Africaines décollent. En ce sens l'APD permet non seulement d'accompagner la croissance, mais aussi de construire des ponts entre des sociétés proches, de par leur géographie et leur histoire.

 

Mais en ce début de 21ème siècle, le voisinage européen va bien au-delà de sa périphérie proche. L'actualité internationale de ces derniers mois nous le confirme : les catastrophes sanitaires, les dérégulations climatiques ou financières sont des fléaux qui ne connaissent pas de frontières. Dans un monde où les interdépendances vont croissant, des insuffisances de régulation dans un hémisphère peuvent se transformer en problèmes domestiques dans l'autre. Or les pays en développement sont au coeur des dérèglements mondiaux : s'ils en sont parfois l'origine, ils en sont aussi les premières victimes, et se trouvent au coeur des solutions. Pour ne citer qu'un exemple, une lutte efficace contre le changement climatique impliquera que des pays tels que le Brésil, l'Indonésie ceux du Bassin du Congo protègent les poumons de notre planète. En partageant les coûts de ces efforts, l'APD européenne peut accompagner une action collective Nord / Sud en faveur de la préservation des biens publics mondiaux.

 

L'aide se trouve donc au carrefour des intérêts des donateurs et des bénéficiaires. A la dimension compassionnelle se superpose la notion d'intérêt mutuel bien compris. En réalité, l'Europe est progressivement en train d'évoluer d'une vision compassionnelle vers une vision plus systémique et ambitieuse de son aide au développement, celle de la gestion dans la durée d'un espace commun où le destin de chacun est lié à celui de tous. Aujourd'hui plus que jamais, l'Europe doit donc porter haut ses valeurs de solidarité et sa volonté d'agir dans le sens d'une régulation internationale. Telle est le (modique) prix à payer pour se prémunir d'une coûteuse remise en cause de la mondialisation.

 

Mais le succès du combat pour un marché mondial plus inclusif et pour la préservation des biens communs de l'humanité appelle des stratégies coordonnées. Cela est plus vite dit que fait, étant donné la prolifération des acteurs dans le « marché de l'aide » - qui ont chacun leurs propres priorités. Donald Kaberuka avait d'ailleurs évoqué ce sujet complexe dans son premier post l'année dernière. L'avantage pour les Européens est qu'ils peuvent commencer à apprendre ensemble, en construisant une architecture pour leur politique d'aide commune qui assure une cohérence stratégique d'ensemble tout en préservant l'inestimable diversité des institutions des Etats membres. Mon intuition est que des instruments collaboratifs tels que la Facilité d'Investissement pour le Voisinage, le Fonds fiduciaire EU-Afrique pour les infrastructures ou le mécanisme « European Financing Partners » des institutions européennes de financement du développement sont des outils prometteurs pour ce faire. En effet ils construisent la cohérence entre donateurs européens en donnant aux Etats membres des incitations à travailler ensemble - plutôt que de céder au chant des sirènes de la coordination « Gosplaniste ». Ils associent également beaucoup plus les pays récipiendaires de l'aide aux décisions de politique publique que les instruments traditionnels.

 

Mais je devrais m'arrêter là... Le séminaire auquel je participe demain doit réfléchir à ces questions de coopération entre bailleurs européens. Je laisse donc la parole (ou le clavier...) à tous ceux qui souhaitent partager leurs idées sur ce que doivent être les objectifs de l'aide européenne, et sur les meilleures façons de construire une pratique d'aide à la fois dynamique et cohérente. Promis, je vous informerai aussi des idées les plus prometteuses qui émergeront de ce qui s'annonce comme une session de brainstorming fascinante.

 

JMS

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8 commentaires

Tony

Date : 16 mai 2009, 22:05

Please aid developing countries to find out a way of sustainable development, taking the local complex dynamic social-ecological condition into account. This will benefit the world greatly.

Silvia Mancini

Date : 30 décembre 2008, 15:07

Some ideas on how to spend all of those funds:

- Create EC-sponsored private investment funds (initially a source of co-financing of existing development projects)
- Increase access to the financial market for everybody below poverty line by investing directly in the private SME (defining in advance what could be an acceptable level of risk)
- Boost expertise around the world on urban development, agronomic, climate change, with the aim of promoting new growth models
- Focus on grant financing rather than loans as excessive debt burden has historically hindered growth.
- Sponsor third (possibly private) parties to monitor and regulate aid flow from donors to receivers: increase mutual accountability
- Extend micro financing in every part of the world also in western societies (the financial crisis will increase dramatically urban poverty in Europe for exmple)
- reorganise the multidonor community: 280 bilateral donor agencies, 242 multilateral programs, 24 development banks and about 40 UN agencies, increasing number of private fundations and NGOs working on the development business does at least create the concern of duplication of work!

How would I go about it?
- Focus on grant financing rather than loans as excessive debt burden has historically hindered growth.
- Create EC-sponsored private investment funds (initially a source of co-financing of existing development projects)

but mainly encourage young professionals around the world to think about and sustain development !!!

Clavreul

Date : 20 décembre 2008, 12:23

L'aide Européenne : pourquoi et comment ?

Merci à Monsieur Jean - Michel Severino pour le commentaire N° 4 . Il souligne la part importante de l'APD de l'UE et le contribuable souhaite des résultats. Surtout en cette période de vaches maigres. Pourtant, il faut éviter à tout prix cette ''Fracture sociale globale''
Notre approche humaniste de l'APD nous honore. Cependant, l'APD ne sera-t-elle pas trop limitée pour engendrer du Développement Durable dans les pays du Sud ? L'APD de l'UE ne sera qu'une goutte d'eau en face des problèmes et des défis à relever d'ici deux décennies. La démographie et la détérioration des sols ne peuvent ne peuvent nous laisser sans un programme d'APD très ambitieux.

Aujourd'hui, notre approche humaniste de l'APD ne peut se réaliser sans entamer un dialogue avec les acteurs du Sud, afin qu'ils nous précisent ce qu'ils attendent de l'APD. Ce dialogue de toute évidence ne peut se réaliser avec seulement les responsables politiques car une fois de plus nous ne pourrons mobiliser l'ensemble des acteurs que si nous les écoutons. Les acteurs de base devront être présent et donner leurs avis en premier car ils peuvent proposer des pistes intéressantes pour des actions simples et efficaces dans la durée.

Dans l'APD l'approche projet fut remplacée par l'approche programme. Alors que nous avons besoins d'une approche réellement participative où les acteurs de base s'approprient les actions de développement. Depuis, plus d'une décennie globalement les ruraux sont souvent laissés à eux-mêmes en matière de formation et sans formation le développement ne peut se construire. Dans un grand nombre de pays du Sud les services publics de la vulgarisation furent purement et simplement privés de financement et les ruraux se sont retrouvés sans agent de vulgarisation. Les appuis en formation furent privatisés sans que les ruraux n'aient les moyens de se financer la formation.

Dans le commentaire, il est aussi abordé le thème de la préservation des biens communs de l'humanité. Ce thème si important pour tous les humains ne peut être managé uniquement d'en haut. Nous constatons que dans certains pays, à la faveur de la décentralisation et de la propriété de certaines terres, les agriculteurs et les éleveurs du Sud vont être progressivement dépossédés de leurs terres et de leurs pâturages. L'entretien du bien commun de l'humanité commence par l'entretien de la terre et des pâturages que les agriculteurs et éleveurs transmettent à leurs enfants. Comment demander à une personne ou à un groupe de préserver le bien commun de l'humanité, alors qu'elle manque d'informations et de formation pour passer d'un esprit de cueillette et de survie à la gestion rationnelle de son environnement ?

Nous savons que l'APD n'aura pas un fonds énorme. Alors, je propose qu'il faille rechercher à optimiser le coût et l'efficacité à long terme de cet aide. Pendant des décennies à travers des projets de coopération de toutes sortes avec des associations, des ONG et les bailleurs internationaux un travail de qualité fut réalisé. Ce travail a couvert un large champ d'expertise tant sur les méthodes d'approche et notamment l'approche participative et les thèmes techniques : gestion de l'environnement, agriculture, élevage, santé humaine et animale, économie…

Une fois les projets clos, bien souvent, la documentation et les outils de formation furent enfermés dans des armoires et attendent un autre programme, un autre projet ou d'autres bailleurs de fonds. Certaines institutions plus organisées ont gardées ces supports dans des centres de documentation. Aujourd'hui et à moindre coût nous pouvons utiliser cette masse de documents les valoriser en les imprimant en grand nombre et en les diffusant largement sur le terrain. Pour ma part, dans ma documentation personnelle, j'ai des copies de plus de 50 dossiers techniques que j'ai réalisés dans de multiples programmes et projets.

Pourquoi réinventer la roue quand elle est là à notre disposition.

Sur le Comment de l'APD ?
Je me permettrai d'avancer une proposition. Je souhaiterais que les euros de l'APD de l'UE puissent servir à donner la parole aux agriculteurs et aux éleveurs afin qu'ils puissent expliquer avec leurs mots les expériences positives en matière de gestion de l'environnement, de l'agriculture,de l'élevage …. Avec un budget de 8% de l'APD consacré à la communication pour le développement, nous pourrions réaliser rapidement des progrès techniques et surtout humains. Pour ce qui est de la mise en oeuvre d'un tel programme, dans les pays sahéliens, les structures sont là : CIERRO, CESPA, URTNA, la Francophonie avec ses CLAC, CNA…
Il faut les doter de moyens et compléter la formation de leurs personnels. Dans une telle stratégie les radios rurales qui sont très nombreuses en Afrique auront un rôle incontournable à jouer afin d'associer les habitants du Sud à la construction d'un développent durable. Néanmoins, le personnel et surtout les animateurs de ces stations devront être formés au Cycle de Production Participatif ( CPP) pour la production des émissions radio et pourquoi pas pour les émissions de TV. Madagascar possède les meilleurs experts dans ce domaine. En passant, je voudrais souligner qu'en un temps l'UE a financé le développement des radios rurales en Afrique.
La presse locale devra aussi être un maillon du dispositif et soutenir les innovations sur les plans techniques et humains.

Dans le contexte actuel, pourquoi ne pas redynamiser l'APD de l'UE.
L'APD ne doit pas être perçue comme une nouvelle perfusion pour sauver un malade, mais au contraire une réelle opportunité afin de rendre aux acteurs de base le rôle qu'ils jouent chaque jour dans la détérioration ou l'amélioration de la planète.

Je pense que le Commissaire Louis Michel toujours très pragmatique devrait appuyer cette proposition.

Je terminerais ce commentaire par ces quelques lignes d'Edgard PISANI

'' Quand découvrirons-nous enfin que le développement est une somme de miracles modestes, miracles imperceptibles réalisés jour après jour, dans l'ombre, dans l'obscurité, à l'abri des inaugurations et des grands discours, par des paysans ! .... ''


Jean Yves CLAVREUL

Phillip Huggan

Date : 20 décembre 2008, 05:35

One of the many causes of the financial crises was the lack of effective capital markets and institutions in the developing world. Countries that were racking up foreign exchange surpluses years ago, basically anyone who exported textiles + Walmart /Dollar-store goods, didn't have big enough and/or non-corruption capital marekts at home, so they just plowed it into the USA housing bubble by default.
I'm not saying all foreign aid and loans goes right to developing a Bangladesh SEC and stock exchange, the exchanges themselves can be funded directly. But much of the prerequisite infrastructures and social cohension that makes a 3rd world city a financial hub, could be facilitated by foreign aid.
Now is a time where it is politically viable to speak of creating a developing world "buffer" into the world's economy. It is conceded developing nations will exhibit the highest GDP growth rates in 2009. In fact, the developing world will probably ensure that even if political/finance mismanagement in the developed world occurs in the months ahead, another Great Depression will not be triggered. Normally financial cities are probably seen as competitors but if the business cycles don't synch up in NYC and Sao Paulo, they can act as social safety nets to eachother.

The next time someone racks up huge account surpluses, it would be best for everyone if they had a selection of trustworthy and unique capital options instead of just USA housing. And some basics like food for restaurants and clean water, are helpful for attracting bloodsucking bankers.

Jean-Michel SEVERINO Jean-Michel Severino

Date : 18 décembre 2008, 20:14

PS: here is a piece I wrote on this topic last year in Europe's World.

Téléchargez le(s) fichier(s) associé(s):

file_544.pdf(31 Ko)

Guillermo Yunge

Date : 18 décembre 2008, 17:59

Billions and billions of dollars for support financial institutions (EU and USA).

Millions of child dead with hunger.

My point its, that a new international european leadership in a new international sistem, could be build with a political decission in order to stop the hunger in the world, support child, mothers, the poorest in the poor people.

The money exist, the instruments too, with international control, civil society participation, a real social ethics of the large private enterprises, in a common efforts could be possible.

The rol of Europe its the key point for to do samething new, concret, and efficent with development aid about the hunger, and the human right to nutrition.
Thanks.
Guillermo Yunge.-
(San José de Costa Rica)

Decharnat

Date : 18 décembre 2008, 13:55

Il est vrai et important que l'aide de l'Europe doit porter haut ses valeurs de solidarité et sa volonté d'agir dans le sens d'une régulation internationale, tant sur le plan économique que sur le plan institutionnel.
L'aide de l'Europe dans les pays émergents devraient mieux prendre en compte les aspects nationaux, mais aussi régionaux afin de promouvoir l'esprit de solidarité entre les membres d'une même région.
L'aide doit aussi et surtout être orientée pour le développement des PMI-PME et l'accès aux plus pauvres dans un processus économique.
Une meilleure coordination de l'ensemble des projets d'aide sur une zone géographique permettrait de mieux utiliser les budgets alloués par l'Europe.
Enfin, l'aide de l'Europe devrait mieux correspondre aux reels besoins des pays et être mieux identifiés avec les beneficiaires (gage de succès)

Che Thuy Nhu

Date : 18 décembre 2008, 11:27

To ALL
I agree with idea : " In fact European aid is gradually moving beyond a merely compassionate conception of aid toward a more systemic and ambitious vision."
Many persons in Vietnam think ODA is given free.
Majority people do not know Where ODA come from? How it approval? Why they give ODA to Vietnam? Why ODA will cancel
Here is conflict in domestic understanding and international understanding.
The idea: competition in getting ODA is not in our society.
Some time, they think: Foreigners need to find some body to give Fund because they are rich.
I think ODA should prepare the human resource and rules for continuing economic activities like FDI or LOAN .Those activities will be benefit for both nations.
We are very sad and feel shy with ODA Japan for East - West Road in Ho Chi Minh city ( PCI Japan ) .Now Japan stop ODA to Vietnam .
Thank you

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