Les arguments en faveur des achats locaux

Auteur : Josette Sheeran

Le mois dernier, j’ai parlé à un groupe de parlementaires britanniques qui appartiennent à la Commission de Développement International. Leur mission consiste à veiller sur les travaux du Département pour le Développement International connu sous le nom de « DFID ». Le DFID est l’organe du gouvernement britannique chargé de la promotion du développement, de la lutte contre la pauvreté et du financement des organisations multilatérales comme le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM). 

Les membres de la commission m’ont invitée à Londres dans le cadre de leur enquête sur le travail du PAM et sur le soutien que lui porte le DFID. Un volet de cette enquête consiste à inviter les organisations ou les individus qui œuvrent à renforcer la sécurité alimentaire mondiale, à témoigner. 

Cela à permis aux ONG telles qu’Oxfam, un partenaire du PAM, et d’autres organisations qui ont un avis sur nos projets, d’exprimer leurs opinions et de participer à l’enquête. La lecture de leurs contributions évoque la même sensation que les commentaires des professeurs dans les bulletins trimestriels. 

La plupart des commentaires encourage le PAM à augmenter un volet de son activité qui fait déjà partie intégrante de ses opérations : les achats locaux de denrées pour nourrir les personnes qui ont faim.  

Il est toujours rassurant de s’entendre dire, par des voix indépendantes, qu’il faut poursuivre une orientation déjà au cœur de notre approche. En promouvant l’approvisionnement local dans les pays en développement, je pense que nous avons fait preuve d’innovation. J’avoue que là où nous n’avons pas été aussi efficaces, est dans l’explication de l’envergure de nos systèmes d’achats. Nous n’avons pas, non plus, suffisamment exposé les raisons pour lesquelles nous estimons que l’approvisionnement local est si important, ou encore, le fait que nous suivons cette politique depuis des décennies. 

En tant qu’acteur majeur sur les marchés mondiaux de nourriture, le PAM achète des denrées alimentaires de différentes sources depuis une quarantaine d’années. Nos principes fondamentaux sont de payer le prix le moins cher pour tous nos achats, d’être le plus efficace possible et de mieux utiliser les fonds que nous accordent les gouvernements donateurs. 

Les experts de notre division d’achat se sont rendu compte, il y a longtemps, des avantages évidents de se procurer les denrées près du lieu où elles seront utilisées. Bien que les produits vendus par des petits exploitants de l’Afrique Sub-saharienne soient légèrement plus chers que les produits vendus sur les marchés américains ou européens, cette stratégie nous permet d’économiser des sommes importantes sur nos dépenses de transport et de stockage. 

Ces économies ne sont qu’une partie des avantages des achats locaux. Avant tout, ils nous permettent d’investir dans le secteur agricole des pays en développement qui sont souvent très fragiles. 

Grâce à notre pouvoir d’achat, nous pouvons faire une réelle différence. En 2007, nous avons acheté 1,6 million de tonnes de nourriture, ce qui a injecté 612 millions dollars dans les pays en développement. En 2007, le PAM a ainsi investi plus d’argent en Afrique que la Banque Mondiale.  

Désormais, nous cherchons à utiliser cet énorme ‘empreinte d’achat’- qui s’étend, entre autres, de l’Ethiopie à l’Ouganda, du Pakistan à la Colombie - pour soutenir les petits agriculteurs et augmenter leur contribution au développement économique de leurs pays. 

Un premier pas est l’établissement d’un département  ‘Achats pour le progrès’ au siège du PAM à Rome, qui assumera plusieurs activités de pilotage, essentiellement en Afrique, pour mieux avancer cette politique. Nous souhaitons travailler avec différents partenaires tels les gouvernements, les agences onusiennes, les ONG, les agriculteurs et les instituts de recherche afin d’identifier des actions concrètes pour développer le secteur agricole de manière durable.  

Vu l’inflation du prix des denrées et du carburant, et de son impact sur les personnes qui ont faim dans le monde en développement, cette initiative tombe à point nommé. A l’heure actuelle, nous pouvons tous bénéficier d’une politique d’achats locaux qui réduira les coûts de transport et qui facilitera l’intégration aux marchés des petits producteurs issus des communautés vulnérables. 

L’enquête du DFID sur les actions du PAM a coïncidé avec cette période extraordinaire de flambée des prix. Elle nous a permis, non seulement d’expliquer le rôle des achats locaux dans la réalisation de nos objectifs, mais aussi de présenter les défis auxquels le PAM doit actuellement faire face. 

En dépit des apports potentiels des achats locaux, il faut être réaliste et se rendre compte que le secteur agricole des pays en développement n’a pas encore la capacité de satisfaire la totalité des besoins du PAM qui vise à nourrir plus de 70 millions personnes cette année. Nous continuerons à faire de notre mieux pour aider les petits agriculteurs à augmenter leur production. 

Même dans le cas idéal, où la totalité des dons qui constituent notre budget nous étaient donnés sous forme de contributions en liquide sans affectation, nous devrions tout de même acheter une partie de nos produits alimentaires sur les marchés américains, européens et dans les pays industrialisés d’Asie. 

C’est une période difficile pour des personnes touchées par la faim et pour des organisations qui les aident. Si nous voulons les aider, il nous faut des outils variés. Parmi les plus puissants d’entre eux, on compte les achats locaux. 

Agriculture et énergie en Afrique

Auteur : Jean-Michel Severino

GUINEE_d__cortiqueuses_du_riz_de_mangrove_CAVALIER_Mathilde_AFD.jpgJe reviens du Sénégal, et je voulais partager avec vous une problématique qui m’est apparue particulièrement frappante au cours de ma visite : le lien entre les nouvelles perspectives qui se dessinent pour l’agriculture africaine et les difficiles choix énergétiques qu’elles ne manqueront de poser.

En parcourant le périmètre rizicole de la Vallée du Fleuve Sénégal, j’ai été conforté dans l’idée que la hausse des cours des matières premières agricoles offre de nouvelles perspectives pour l’agriculture africaine. Les transformations qu’elle suscite actuellement au Sénégal sont proprement saisissantes! Certes, cette hausse spectaculaire engendre de nombreux défis pour les pays importateurs nets de produits agricoles, ainsi que pour le Programme Alimentaire Mondial, comme le souligne avec force Josette Sheeran dans les colonnes de ce blog. Et elle conduit à de fortes tensions sociales et politiques dans certains milieux urbains. Car elle suppose, pour être profitable, que les villes soient encore davantage les fournisseurs et les prestataires de service des campagnes, bref qu’elles bénéficient directement de l’amélioration du sort de ces dernières. Je reviendrai dans une autre chronique sur ce lien fondamental.
Mais si elle est habilement gérée, cette hausse peut à mon sens représenter une vraie chance pour le développement économique de l’Afrique. Les prix des produits africains redeviennent attractifs, ouvrant de nouvelles opportunités commerciales tant pour l’agriculture vivrière que pour les produits destinés à l’exportation. Les agriculteurs sénégalais que j’ai rencontrés ont recommencé à investir, signe de jours meilleurs à venir.

Or il y a fort à parier que cette hausse des cours des matières premières agricoles persistera dans les années à venir. Certes, il y a des éléments de spéculation dans le niveau présent des cours agricoles. La volatilité actuelle des marchés ne rend pas improbable des corrections, et garantit à coup sûr des fluctuations de court terme, qui pourraient s’avérer sensibles. Mais divers facteurs structurels (augmentation de la demande d’agrocarburants, croissance démographique mondiale, enrichissement des régimes en viande, déséquilibres climatiques) rendent très probable la poursuite de la tendance haussière - qui accroît considérablement la rentabilité des investissements. L’agriculture africaine, dont le potentiel de développement est immense, pourrait donc largement bénéficier, à court et moyen terme, de cette évolution. La Vallée du fleuve Sénégal offre à cet égard l’exemple saisissant d’une zone agricole où les marges de productivité restent considérables. Alors que les ressources hydriques y sont importantes, que les performances techniques de la paysannerie traditionnelle ne cessent de s’améliorer, et que l’agro-industrie connaît une modernisation rapide (irrigation de pointe, outils performants), la zone d’irrigation pourrait encore être étendue. Moyennant d’importants investissements en infrastructures, le Sénégal pourrait créer dans la vallée les conditions du développement d’une agriculture très compétitive. En ce sens, la combinaison des nouvelles perspectives de prix et de l’extension de l’irrigation pourraient constituer, dans un pays où la filière agricole représente actuellement 18% de la structure économique, une dynamique fortement stabilisante pour l’économie nationale. C’est aussi vrai pour d’autres régions : au Mali ; la zone Office du Niger est, elle aussi, loin d’avoir épuisé son périmètre irrigable.

Mais l’indispensable augmentation de la production agricole africaine pose avec force le problème de la capacité énergétique. En effet, toute modernisation de l’appareil de production nécessite un accès durable à l’énergie. Elle est essentielle pour pomper l’eau du fleuve et exporter les denrées, mais aussi pour conserver les produits par la chaine de froid. Cette question est rendue particulièrement pressante du fait de la crise énergétique que traverse le continent : elle aurait coûté entre 1 et 1.5 points de croissance dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest ces dernières années. Le secteur de l’électricité a d’ailleurs été fortement affecté au Sénégal, où l’offre s’est jusqu’ici avérée insuffisante pour satisfaire les 8 à 10% d’augmentation annuelle de la demande. Les agriculteurs locaux craignent quant à eux qu’une augmentation des prix de l’énergie n’efface les gains issus de la hausse des cours agricoles.

On voit donc poindre ici la difficile problématique des choix énergétiques nationaux. Car la conjoncture des prix internationaux pourrait constituer l’occasion pour les pays africains de se doter de sources d’énergie nouvelles. Le choix le plus raisonnable, que ce soit dans un souci de préservation de l’environnement, d’indépendance énergétique, de compétitivité des prix à moyen terme, ou dans une logique globale de préservation de ressources épuisables, serait bien entendu de favoriser dès aujourd’hui le développement d’énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, hydroélectricité). Mais on se trouve ici face à un problème de « concurrence déloyale » des combustibles fossiles, dont les coûts d’investissements techniques demeurent moindres, qui offrent l’avantage d’être disponibles immédiatement, et sont même parfois largement subventionnés.

Ce qui amène une question fondamentale : l’Afrique peut-elle attendre l’installation de ces énergies propres alors que les évolutions actuelles offrent des possibilités de croissance économique relativement proches ? N’est-t-on pas dans une dichotomie de temporalité entre logique environnementale et logique de croissance à court terme? Compte tenu de nos propres choix énergétiques passés, sommes-nous légitimes à dire aux Africains qu’ils ne devraient pas se doter de centrales polluantes pour répondre à leurs besoins urgents? Et ont-ils vraiment le choix d’arbitrer entre des équipements disponibles sur le champ et encore peu onéreux ; et des options énergétiques sages sur le long terme, y compris pour leur croissance, mais couteuses au moment où nous parlons, et techniquement plus complexes à mettre en œuvre ?

Le choix des énergies renouvelables, s’il doit être encouragé dès à présent, voit sa mise en œuvre effective s’inscrire dans la durée. Et il semble clair que les pays en développement ne pourront faire face, seuls, à toute la charge financière, technique et opérationnelle qu’induit cette option. C’est pourquoi nous devrons les appuyer dans la durée par un soutien, tout à la fois financier et technique, à leurs acteurs publics et privés. L’expérience des pays du nord pourrait être efficacement transférée, de manière progressive, dans le but d’anticiper sur les besoins à venir. Mais face à l’ampleur des besoins alimentaires mondiaux immédiats, et devant les opportunités commerciales qui se dessinent actuellement, nous ne pouvons pas interdire la croissance à l’Afrique. Une approche équilibrée entre l’opportunité économique à court terme et la promotion du respect des normes environnementales émergentes semble donc représenter l’approche la plus efficiente.

La réforme actuelle du secteur électrique au Sénégal s’inscrit pleinement dans cette démarche. L’ambitieux projet, accompagné par l’AFD, propose un plan de redressement (2007-2012) reposant sur une restructuration financière et institutionnelle du secteur. Il promeut le renforcement des installations et des capacités de production d’électricité, la poursuite de nouveaux investissements, ainsi qu’une politique d’incitation à l’économie d’énergie et à l’efficacité énergétique. Parallèlement, la réforme s’accompagne d’une volonté politique de développement des énergies renouvelables, alors que le parc de production sénégalais est aujourd’hui à 80% d’origine thermique. Trois grands projets hydroélectriques régionaux vont voir le jour et de nombreuses unités de production d’énergie solaire et éolienne seront créées.
Une réforme qui, si elle est efficacement mise en œuvre, permettra au Sénégal de ne pas avoir à trancher entre croissance économique et croissance écologique.
JMS

Justice et Développement

Auteur : Abdou Diouf

La 4ème Conférence des ministres francophones de la justice vient de s’achever à Paris. Un de ses deux thèmes portait sur « justice et développement », plus précisément sur le droit et la régulation de l’économie dans l’espace francophone. 

Il ya été largement question du développement de nouvelles formes de criminalité favorisées par les technologies de l’information et de la communication et l’ingénierie financière, et aussi d’intégration régionale par l’entremise d’organisations telles que l’OHADA, que j’évoquais dans mon premier texte. Je reviendrai sur certains de ces sujets une autre fois. 

Mais je voudrais ici approfondir un point : la diversité des systèmes juridiques et judiciaires est indispensable, si l’on veut qu’ils contribuent réellement au développement.  

La justice est universelle et l’état de droit est un objectif irrécusable. Mais cela posé, la façon dont s’exerce la justice, dont se réalise l’état de droit, présente de multiples variantes; elle n’est pas réductible à des schémas mécaniques, ni mesurable de façon uniquement quantitative. Les racines historiques tant du droit lui-même que des systèmes judiciaires et de leurs différents protagonistes ne peuvent être méconnues, si l’on ne veut pas qu’elles deviennent des obstacles cachés à de nécessaires évolutions. 

A l’origine la colonisation, que ce soit en Afrique subsaharienne ou en Amérique latine, a anéanti les modes de justice traditionnelles et mis en place des institutions judiciaires et des règles de droit très éloignées de la vie quotidienne et des besoins des populations. Soumises par la force, celles-ci n’ont eu d’autre ressource que d’esquiver le système juridique et de contourner le système judiciaire, puis, une fois l’indépendance acquise, de les subvertir tous deux. Ce que l’on stigmatise sous le nom de clientélisme et de corruption trouve son origine dans ce rejet et n’est au départ que l’affirmation d’un lien personnel ou social nécessaire entre celui qui demande justice et celui qui juge. 

Entendons-nous : aujourd’hui la monétarisation des rapports humains, la domination désormais acquises des relations marchandes ont bien conduit à une extension insoutenable de la prévarication, à l’usage d’une fonction administrative ou judiciaire pour s’approprier indument une part de richesse et à la constitution de réseaux de services mutuels aux dépens de l’intérêt général, de la neutralité de la justice et de l’équité. La corruption représente ainsi un des obstacles majeurs au développement 

Mais si cette corruption, largement documentée, quotidiennement dénoncée, s’avère si difficile à éradiquer, est-ce du à tel ou tel type de droit? Certaines approches qui portent sur l’organisation judiciaire plus que sur le système juridique, le prétendent ; elles concluent à la valeur prééminente d’un droit spécifique sur tous les autres et à la nécessité de faire converger tous les systèmes. 

On peut voir les choses autrement. Aucun droit n’est meilleur qu’un autre, à partir du moment où il a la capacité de réguler les relations entre les personnes ou les communautés, de protéger le plus faible et d’établir une certaine équité dans le fonctionnement de
la collectivité. Ce qui est essentiellement en cause, c’est la gouvernance de la justice. 

Les sociétés des pays en développement ont construit sur la base des grands droits d’origine européenne, qui leur ont été imposés, et de leurs propres traditions des ensembles juridiques qui ont leur logique. C’est de cette logique et de son histoire qu’il faut partir si l’on veut lutter efficacement contre les dérives et les détournements.  

Aucun droit n’a fait la preuve d’une capacité particulière à enrayer la corruption et l’abus de pouvoir. C’est le corps politique tout entier qui limite progressivement ces délits, c’est lui qui doit se mobiliser régulièrement pour empêcher leur renaissance. Il le fait d’autant mieux qu’il peut recourir à des instruments juridiques et judiciaires qui lui sont familiers et qu’il se sent responsable de la gestion de ces problèmes. 

Bien entendu je ne sous-estime pas les nouvelles formes de délinquance qui affaiblissent les Etats et pèsent sur leur fonctionnement : le terrorisme, la criminalité transnationale organisée, le blanchiment des capitaux et
la cybercriminalité. Le cadre juridique de chaque pays doit savoir faire les adaptations indispensables pour prendre en compte la globalisation des échanges, la mondialisation des économies et des mouvements de population. Mais c’est dans le dialogue entre les différents systèmes de droit et l’approfondissement de chacun que l’on trouvera des solutions efficaces, non dans une uniformisation qui favorisera les plus riches et les mieux formés parmi ceux qui tournent la loi. 

Interview de Jean-Michel Severino sur France 24

Auteur : Jean-Michel Severino


“L’Afrique a changé, et change à une telle rapidité, que l’histoire que chaque président a inscrit depuis dix ans est appelée, elle-même, à beaucoup bouger”
“Transparence, transparence, transparence : c’est la leçon à tirer de l’affaire ‘Arche de Zoé’ pour toute action publique ou collective, qu’elle soit de nature privée ou étatique”

Lancement du blog: Regardez la vidéo de la conférence de presse

Auteur : webmaster

Regardez la vidéo de la conférence de presse qui s’est tenue le 21 octobre à Washington (en français et en anglais)

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