Microfinance, micro-impacts ?

Auteur : Jean-Michel Severino

poti__re_de_m__re_en_fille_DIERICKX_Philippe_AFD_droits_c__d__s.jpgJ’ai eu envie d’écrire ces quelques lignes en sortant d’un de nos Conseils d’administration consacré, entre autres, à un nouvel apport très important en faveur d’une grande institution de microcrédit au Maroc, pays d’élection de cet instrument. Je suis depuis longtemps un fervent défenseur de la microfinance. Et je suis particulièrement fier et heureux de l’ampleur de l’accroissement des investissements que ma maison, l’AFD, a pu faire ces 20 dernières années dans le secteur : à travers 60 projets et environ 300 millions d’euros d’investissements, ce sont plus d’un million et demi de personnes que nous avons appuyées dans leur stratégie de sortie de la pauvreté. Nous voulons aujourd’hui faire encore plus, et nous y avons été encouragés par le CGAP, qui a fait une évaluation très positive de cet engagement. Tout ceci représente à mes yeux un formidable rempart contre l’exclusion, permettant un accès au crédit pour les populations qui sont traditionnellement exclues des systèmes financiers. Un grand hommage doit être rendu aux pionniers de cette approche révolutionnaire.

La microfinance a d’excellentes raisons : permettre d’échapper au cercle vicieux de l’usure, favoriser l’émancipation des femmes, pallier certaines défaillances des banques traditionnelles, fournir un filet de sécurité financier pour ceux qui souhaitent investir. Elle répond donc à un véritable besoin pour ses 130 millions de bénéficiaires dans le monde. Elle est par ailleurs la matrice d’un concept plus global, et également prometteur, celui du « bottom of the pyramid » : l’enjeu du « marché des plus pauvres ». Et surtout elle renverse un certain nombre d’idées reçues. Elle a ainsi démontré aux plus sceptiques que les pauvres avaient, parfois plus que les riches, la capacité de rembourser leurs emprunts. Et elle témoigne, notamment à travers le principe de la caution solidaire, du fait qu’un système financier peut reposer sur du lien social.

Mais ces considérations favorables sur les objectifs ne nous dispensent pas d’une analyse critique sur les impacts. Il est à mon sens l’heure d’un premier bilan sur la microfinance. C’est un sujet critique pour l’AFD, compte-tenu de son investissement dans ce secteur, qui en fait l’un des plus grands acteurs du monde en ce domaine. Quels enseignements tirer de cette longue expérience? 

L’histoire de l’aide au développement a été ponctuée de modes, qui font régner l’illusion de recettes magiques. Lorsque la mode retombe, nécessairement, la tendance devient alors de jeter le bébé avec l’eau du bain. Or clairement, la microfinance est à la mode. Va-t-elle subir elle aussi ce cycle d’engouement puis de délaissement ? L’intérêt médiatique des années 1990 sur le sujet ne s’est depuis jamais démenti. Nous avons assisté à une multiplication des acteurs impliqués et des outils proposés : en moyenne 25% d’emprunts supplémentaires chaque année. De jeunes financiers brillants y démarrent des carrières, et les fonds d’investissement des pays du Nord se pressent pour financer le secteur. On entend dire que la microfinance va définitivement régler le problème de la pauvreté urbaine, de l’enclavement des populations rurales, et qu’elle va révéler en chacun la fibre entrepreneuriale. Elle permettrait même de contribuer à la paix : le choix de consacrer le prix Nobel de la Paix au Pr. Yunus, qui a donné une formidable visibilité au secteur, pourrait être ainsi interprété. 

Peut-on réellement attribuer l’ensemble de ces mérites à la microfinance ? Il faut sans doute remettre cet outil à sa juste place : celle d’un instrument qui réduit efficacement la vulnérabilité financière mais qui ne peut à lui seul éradiquer la pauvreté, et dont l’emploi est parfois plus social que productif. Elle permet de soutenir la créativité et l’initiative des pauvres, et notamment des femmes, mais elle ne peut ni créer les conditions de cette initiative, ni fournir des opportunités d’investissement quand elles n’existent pas, ni à elle seule lever les immenses obstacles physiques, politiques et culturels que rencontrent souvent les pays en développement dans leur quête pour plus de prospérité. Si, comme le plaide le Pr. Yunus, elle peut contribuer à changer les structures du capitalisme, elle ne remplacera cependant pas les investissements dans des secteurs comme l’éducation ou la santé.  Elle doit donc s’insérer dans une politique publique globale de développement de la finance, des services, des infrastructures, et plus largement de fourniture d’opportunités aux plus pauvres.

Entendons-nous : notre souci est bien d’éviter que la microfinance ne soit victime de son propre succès. En effet, survaloriser l’impact de la microfinance pourrait conduire à perdre de vue ses bénéfices réels. La mesure précise de ces résultats est donc essentielle : c’est pour cette raison que mon agence mène actuellement, dans les zones rurales isolées du Maroc, une évaluation des impacts économiques et sociaux produits par les programmes de microfinance que nous soutenons. 

Cette approche équilibrée est donc aussi la condition du développement futur de la microfinance. Car malgré ses succès, le secteur n’a sans doute pas atteint la maturité. Et il demeure confronté à deux principaux défis.
Le premier est d’accroître la viabilité et la qualité des services financiers proposés afin d’augmenter leurs impacts sociaux. Ce qui nécessite une institutionnalisation et professionnalisation des institutions de microfinance. Dans un secteur plus complexe et multiple qu’on ne le dit souvent, il n’existe pas de système de gouvernance parfait, mais des adaptations aux différents contextes et cultures des pays concernés. Le développement qualitatif du secteur passera aussi par la promotion des systèmes bancaires locaux et la valorisation d’un environnement législatif et réglementaire adapté.
Le second défi est d’étendre ces services vers les plus pauvres et dans les régions les plus reculées, notamment les zones rurales. Cet objectif est rendu d’autant plus impératif compte-tenu de la crise alimentaire que traversent les pays en développement. Si l’on compare les 130 millions de bénéficiaires de la microfinance aux 3 milliards de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté dans le monde, il semble indispensable de favoriser un meilleur accès à ces services financiers, bref de les rendre plus « inclusifs ».  

Déjà, de nouvelles potentialités intéressantes existent et se développent en parallèle, comme le « mobile banking » au Kenya ou en Afrique du Sud ou  la micro-assurance (protection contre le risque climatique pour les agriculteurs, ou couverture santé pour les plus démunis). Mais toute nouvelle croissance devra être tournée vers la structuration et la régulation du secteur, avec des systèmes de contrôle et de garanties efficaces contre les risques. Les bailleurs se doivent d’assister les institutions de microfinance dans cette direction. Car la sécurisation et surtout la pérennité des structures de microfinance doit aujourd’hui être notre priorité. Il en va de notre responsabilité vis-à-vis de toutes celles et ceux qui ont placé leurs espoirs dans ce nouveau service. 

Dès lors, la microfinance ne produit-t-elle que des micro-impacts ? Pas seulement, car le long cheminement du développement est justement constitué de l’accumulation de micro-changements à l’échelle de familles et de communautés. Mais tel serait le risque si la vision du développement se résumait à la seule promotion d’un instrument qui, aussi remarquable soit-t-il, ne peut, pas plus qu’un autre, constituer une baguette magique.

JMS

Agriculture et énergie en Afrique

Auteur : Jean-Michel Severino

GUINEE_d__cortiqueuses_du_riz_de_mangrove_CAVALIER_Mathilde_AFD.jpgJe reviens du Sénégal, et je voulais partager avec vous une problématique qui m’est apparue particulièrement frappante au cours de ma visite : le lien entre les nouvelles perspectives qui se dessinent pour l’agriculture africaine et les difficiles choix énergétiques qu’elles ne manqueront de poser.

En parcourant le périmètre rizicole de la Vallée du Fleuve Sénégal, j’ai été conforté dans l’idée que la hausse des cours des matières premières agricoles offre de nouvelles perspectives pour l’agriculture africaine. Les transformations qu’elle suscite actuellement au Sénégal sont proprement saisissantes! Certes, cette hausse spectaculaire engendre de nombreux défis pour les pays importateurs nets de produits agricoles, ainsi que pour le Programme Alimentaire Mondial, comme le souligne avec force Josette Sheeran dans les colonnes de ce blog. Et elle conduit à de fortes tensions sociales et politiques dans certains milieux urbains. Car elle suppose, pour être profitable, que les villes soient encore davantage les fournisseurs et les prestataires de service des campagnes, bref qu’elles bénéficient directement de l’amélioration du sort de ces dernières. Je reviendrai dans une autre chronique sur ce lien fondamental.
Mais si elle est habilement gérée, cette hausse peut à mon sens représenter une vraie chance pour le développement économique de l’Afrique. Les prix des produits africains redeviennent attractifs, ouvrant de nouvelles opportunités commerciales tant pour l’agriculture vivrière que pour les produits destinés à l’exportation. Les agriculteurs sénégalais que j’ai rencontrés ont recommencé à investir, signe de jours meilleurs à venir.

Or il y a fort à parier que cette hausse des cours des matières premières agricoles persistera dans les années à venir. Certes, il y a des éléments de spéculation dans le niveau présent des cours agricoles. La volatilité actuelle des marchés ne rend pas improbable des corrections, et garantit à coup sûr des fluctuations de court terme, qui pourraient s’avérer sensibles. Mais divers facteurs structurels (augmentation de la demande d’agrocarburants, croissance démographique mondiale, enrichissement des régimes en viande, déséquilibres climatiques) rendent très probable la poursuite de la tendance haussière - qui accroît considérablement la rentabilité des investissements. L’agriculture africaine, dont le potentiel de développement est immense, pourrait donc largement bénéficier, à court et moyen terme, de cette évolution. La Vallée du fleuve Sénégal offre à cet égard l’exemple saisissant d’une zone agricole où les marges de productivité restent considérables. Alors que les ressources hydriques y sont importantes, que les performances techniques de la paysannerie traditionnelle ne cessent de s’améliorer, et que l’agro-industrie connaît une modernisation rapide (irrigation de pointe, outils performants), la zone d’irrigation pourrait encore être étendue. Moyennant d’importants investissements en infrastructures, le Sénégal pourrait créer dans la vallée les conditions du développement d’une agriculture très compétitive. En ce sens, la combinaison des nouvelles perspectives de prix et de l’extension de l’irrigation pourraient constituer, dans un pays où la filière agricole représente actuellement 18% de la structure économique, une dynamique fortement stabilisante pour l’économie nationale. C’est aussi vrai pour d’autres régions : au Mali ; la zone Office du Niger est, elle aussi, loin d’avoir épuisé son périmètre irrigable.

Mais l’indispensable augmentation de la production agricole africaine pose avec force le problème de la capacité énergétique. En effet, toute modernisation de l’appareil de production nécessite un accès durable à l’énergie. Elle est essentielle pour pomper l’eau du fleuve et exporter les denrées, mais aussi pour conserver les produits par la chaine de froid. Cette question est rendue particulièrement pressante du fait de la crise énergétique que traverse le continent : elle aurait coûté entre 1 et 1.5 points de croissance dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest ces dernières années. Le secteur de l’électricité a d’ailleurs été fortement affecté au Sénégal, où l’offre s’est jusqu’ici avérée insuffisante pour satisfaire les 8 à 10% d’augmentation annuelle de la demande. Les agriculteurs locaux craignent quant à eux qu’une augmentation des prix de l’énergie n’efface les gains issus de la hausse des cours agricoles.

On voit donc poindre ici la difficile problématique des choix énergétiques nationaux. Car la conjoncture des prix internationaux pourrait constituer l’occasion pour les pays africains de se doter de sources d’énergie nouvelles. Le choix le plus raisonnable, que ce soit dans un souci de préservation de l’environnement, d’indépendance énergétique, de compétitivité des prix à moyen terme, ou dans une logique globale de préservation de ressources épuisables, serait bien entendu de favoriser dès aujourd’hui le développement d’énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, hydroélectricité). Mais on se trouve ici face à un problème de « concurrence déloyale » des combustibles fossiles, dont les coûts d’investissements techniques demeurent moindres, qui offrent l’avantage d’être disponibles immédiatement, et sont même parfois largement subventionnés.

Ce qui amène une question fondamentale : l’Afrique peut-elle attendre l’installation de ces énergies propres alors que les évolutions actuelles offrent des possibilités de croissance économique relativement proches ? N’est-t-on pas dans une dichotomie de temporalité entre logique environnementale et logique de croissance à court terme? Compte tenu de nos propres choix énergétiques passés, sommes-nous légitimes à dire aux Africains qu’ils ne devraient pas se doter de centrales polluantes pour répondre à leurs besoins urgents? Et ont-ils vraiment le choix d’arbitrer entre des équipements disponibles sur le champ et encore peu onéreux ; et des options énergétiques sages sur le long terme, y compris pour leur croissance, mais couteuses au moment où nous parlons, et techniquement plus complexes à mettre en œuvre ?

Le choix des énergies renouvelables, s’il doit être encouragé dès à présent, voit sa mise en œuvre effective s’inscrire dans la durée. Et il semble clair que les pays en développement ne pourront faire face, seuls, à toute la charge financière, technique et opérationnelle qu’induit cette option. C’est pourquoi nous devrons les appuyer dans la durée par un soutien, tout à la fois financier et technique, à leurs acteurs publics et privés. L’expérience des pays du nord pourrait être efficacement transférée, de manière progressive, dans le but d’anticiper sur les besoins à venir. Mais face à l’ampleur des besoins alimentaires mondiaux immédiats, et devant les opportunités commerciales qui se dessinent actuellement, nous ne pouvons pas interdire la croissance à l’Afrique. Une approche équilibrée entre l’opportunité économique à court terme et la promotion du respect des normes environnementales émergentes semble donc représenter l’approche la plus efficiente.

La réforme actuelle du secteur électrique au Sénégal s’inscrit pleinement dans cette démarche. L’ambitieux projet, accompagné par l’AFD, propose un plan de redressement (2007-2012) reposant sur une restructuration financière et institutionnelle du secteur. Il promeut le renforcement des installations et des capacités de production d’électricité, la poursuite de nouveaux investissements, ainsi qu’une politique d’incitation à l’économie d’énergie et à l’efficacité énergétique. Parallèlement, la réforme s’accompagne d’une volonté politique de développement des énergies renouvelables, alors que le parc de production sénégalais est aujourd’hui à 80% d’origine thermique. Trois grands projets hydroélectriques régionaux vont voir le jour et de nombreuses unités de production d’énergie solaire et éolienne seront créées.
Une réforme qui, si elle est efficacement mise en œuvre, permettra au Sénégal de ne pas avoir à trancher entre croissance économique et croissance écologique.
JMS

Peut-on imposer des règles sociales et environnementales aux pays du Sud ?

Auteur : Jean-Michel Severino

Peut-on demander aux entreprises du Sud d’appliquer les règles de responsabilité sociale et environnementale (RSE) alors que les nôtres se sont développées jusqu’à aujourd’hui sans ces contraintes ? N’est-ce pas là une forme déguisée de protectionnisme ?

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Interview de Jean-Michel Severino sur France 24

Auteur : Jean-Michel Severino


“L’Afrique a changé, et change à une telle rapidité, que l’histoire que chaque président a inscrit depuis dix ans est appelée, elle-même, à beaucoup bouger”
“Transparence, transparence, transparence : c’est la leçon à tirer de l’affaire ‘Arche de Zoé’ pour toute action publique ou collective, qu’elle soit de nature privée ou étatique”

Modèles de développement et diversité culturelle

Auteur : Abdou Diouf

Modèles de développement et diversité culturelle 

Des premiers échanges intervenus sur ce blog, il ressort clairement que le développement y reste considéré sous un angle avant tout économique. Qu’il s’agisse des Objectifs du Millénaire, de l’aide au commerce, de l’intégration ou de l’intervention de nouveaux acteurs, tout cela relève du même implicite

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Quel développement face à la crise environnementale globale ?

Auteur : Jean-Michel Severino

Je reviens du Kenya. L’AFD y finance, avec notamment la Banque mondiale et la BEI, un spectaculaire programme d’investissement du gouvernement en géothermie, qui constituera l’essentiel des nouvelles capacités de production d’énergie installées au Kenya. Dans ce pays, le mix énergétique d’une croissance qui s’annonce vive dans la prochaine décennie sera très pauvre en carbone.

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Faire preuve d’imagination pour régler le problème de la faim dans un monde en changement

Auteur : Josette Sheeran

Pour ceux d’entre nous qui travaillons dans le monde humanitaire, le problème de la faim représente un enjeu de taille à l’aube de ce 21e siècle. Le Programme alimentaire mondial (PAM) est la plus grande agence humanitaire au monde, reconnue pour intervenir rapidement et efficacement dans les situations d’urgences soudaines et imprévues.

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Droit, souveraineté et développement

Auteur : Abdou Diouf

La notion de développement est une notion globale, liée à l’instauration de l’Etat de droit, au respect des libertés et à la transparence de la gestion publique. En 1999 les chefs d’Etat et de gouvernement francophones réunis à Moncton proclamaient déjà que le soutien à la démocratisation de la société politique est la condition du développement durable. Les dirigeants africains ont admis le lien inéluctable entre promotion de l’état de droit, gestion démocratique et développement économique.

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